Je n'avais pas vu ce sujet-là.
Je vais me lancer, avec retard, dans un commentaire critique et très subjectif (j'ai dit en 2006 l'aversion que j'ai de cette théorie depuis qu'une thérapeute logorrhéique m'avait dit en boucle pendant 15 séances qu'elle [cette théorie] certifiait que je n'étais pas conscient de mon bégaiement).
La "théorie du Dr Le Huche" a un statut variable selon le lieu ou on en parle. J'en ai parlé une fois sur un forum anglophone et quelqu'un a vu cela comme "une méthode Coué (self persuasion) pour les thérapeutes". Pas mal vu.
Mais maintenant, c'est bien d'avoir une explication un peu détaillée de F.Le Huche. Au moins on peut en parler.
Commençons par les problèmes de forme:
-comme dit Olivier, on ne sait pas qui est le destinataire. Description négative, avec peu d'empathie. Peut causer des confusions chez les personnes tierces (renforcer les préjugés), mais aussi les thérapeutes (supériorité?) et les bègues eux-mêmes (dévalorisation, confusions).
-on a un vocabulaire assez spécifique, qui se veut scientifique (ou pas?). Peut-être mettre cela dans un français plus courant permettrait de mieux mettre en lumière les concepts?
-citation de S.Le Huche (par son mari) sympathique et peut-être émouvante mais pas déontologique. Surtout quand le concept décrit ("O.R.E.V") présente des choses connues depuis l'Antiquité, et que le rapport au bégaiement y est à prouver (j'y reviens).
-aspect visuel sympa, mais qu'il vaudrait mieux utiliser sur des concepts non ambigus.
-présentation valorisante d'idées banales. "Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant?". Justement, n'introduit-on pas des confusions?
Sur le fond:
-l'"iceberg du bégaiement" est une banalité et contient plus de dimensions que ce qui est décrit par F.Le Huche (dévalorisation, difficultés d'intégration sociale, sentiment de perte, acceptation ou pas, défiance par rapport au traitement inadéquat). Notons qu'il y a des "icebergs" a peu près pour toutes les minorités visibles ou non.
-Le Huche pointe des mauvaises habitudes (inversions) à la fois physiques et psychologiques chez les personnes bègues. Il a raison, mais en faire la cause du bégaiement est sinon une faute de logique, du moins un raccourci hatif. Il faut lutter contre ces "mauvaises habitudes", mais à partir d'une base saine.
-justement, Le Huche convient qu'il y a des "bégayages (ou dysfluences)" antérieures au bégaiement et (j'espère qu'il en convient) inégales entre les individus. Pas de réflexion sur l'origine de ces bégayages et de leurs inégalités (mais la neurologie a répondu). Il stipule toute un série de réflexes positifs chez la personne non-bègue ("réaction de décontraction", etc). Pas d'étude sérieuse de ces réactions (physiques?, contrôlées mentalement?, regard sur soi?). Il ne vient pas à son idée qu'on est chez les personnes bègues dans un cas de bégayage (au sens de la perturbation neurologique) où le niveau ne permet plus de manière acceptable cette "baisse de l’intensité vocale, un ralentissement du débit et une atténuation de la netteté de l’articulation."
-on arrive à un point critique d'"inversion". La personne bègue consciente de son bégaiement -ou du regard d'autrui dessus- va essayer de "forcer". (ce qui introduit de multiples cercles vicieux connus, je ne détaille pas) . D'accord pour mettre en lumière cette inversion (quoique évidente!), mais que propose t-on à la place? On est a peu près dans la situation du Médecin de Molière qui irait faire le tour des boiteux de la ville en disant: "attention, vous boitez, ce n'est pas bien", "et en plus vous êtes aggressif, ou en déni", "vous ne vous en apercevez pas?" et "attention, vous faites du volontarisme". Même Molière n'a pas osé.
-Le Huche donne un rôle central dans le bégaiement à la "relation à l’autre lors de la parole implicatrice".
Ce concept de "parole implicatrice" nécessite d'être clarifié. Est-ce un concept accepté par quelques personnes? des linguistes? des sociologues? des spécialistes d'Analyse Transactionnelle? S'il s'agit d'instaurer un pouvoir sur les autres, est-ce accepté démocratiquement? dans d'autres cultures? A t-on le droit d'envisager la parole sans prise de pouvoir? a t-on le droit de penser à autre chose que ce que dont on parle? (d'ailleurs les logothérapeutes ne font-ils pas une déformation professionnelle, en donnant au langage un rôle de pouvoir qu'il ne doit pas avoir, du moins principalement?)
S'il ne s'agit que du fait que les bègues, concentrés sur leur effort de parole, vont moins tenir compte de l'effet produit, ou du fait que la position d'infériorité dans laquelle le bégaiement les placent, physiquement mais aussi du fait des préjugés existants, va permettre moins de "contrôle", on est dans la banalité. Le fait que la même situation entre les 2 mêmes personnes produit souvent des effets différents en fonction de paramètres non liés à l'OREV (jour, heure) montre que donner un rôle central est grandement erroné.
-enfin Le Huche résume le bégaiement comme un "effort pour parler quand même". C'est donc une conséquence d'une cause non décrite. Et cela donne à croire que la seule alternative serait de se taire. "Le meilleur des mondes"? (cf A.Huxley)
On arrive, à mon avis, à une image assez noire d'une certaine partie du monde médical (français) par rapport au bégaiement: refus de recherche sur des causes initiales, introduction de concepts d'"implication" résumant le langage à une relation de pouvoir dans lequel la personne bègue est forcément dévalorisée, description -minitieuse et un peu sadique- des travers sans alternatives, conseil implicite de se taire.
Il faudrait mieux travailler à diminuer les préjugés dont sont victimes les personnes bègues, ce qui aiderait déjà à normaliser "l'interaction implicatrice". "Le discours du roi" a peut-être fait plus pour cela que 30 ans d'actions des thérapeutes. Encore que l'une des dernières scènes, celle du conflit avec l'archevèque avant le couronnement, montre que les rapports de pouvoir peuvent être plus facile avec un titre de roi.
Point très important: les techniques alternatives. Peut-on prolonger "les réflexes positifs" (à valider) pour les personnes dont les "bégayages" (normaux??) sont supérieurs à la moyenne? N'aboutit-on pas à quelque chose de bredouillant ou incompréhensible? Si on a réglé ce point, on peut ensuite régler le pb du regard sur soi, et celui d'autrui.
Probablement, une technique de mise au point serait de mettre les thérapeutes anciens ou débutants, en état de "bégayages" anormaux ou de dysfluence anormale(*). Et voir, la manière dont ils arriveraient à appliquer, naturellement ou pas, les "réflexes de décontraction" dont ils sont les experts. Et les adaptations nécessaires. (au moins, cela augmenterait l'empathie vraie des thérapeutes)

(si on n'a pas le produit qui met en dysfluence, on peut provoquer un essoufflement comme discuté avec Olivier dans un autre topic. Et voir comment thérapeutes et personnes bègues réagiraient)
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Voilà. Même si j'ai en l'occurrence une provision de sucre à casser, j'insiste sur le fait que mes remarques se veulent constructives.